Sicpa est soupçonnée d’avoir corrompu des fonctionnaires dans quatorze pays

29 août 2019

L'enquête du Ministère public de la Confédération (MPC) contre Sicpa SA a été ouverte suite à des demandes d'entraide des Etats-Unis et du Luxembourg. Portant initialement sur des soupçons de corruption au Togo, au Ghana et aux Philippines, elle a été étendue depuis aux activités du groupe dans onze autres pays.

La discrète firme de Prilly, leader mondiales des encres de sécurités, a-t-elle eu recours à la corruption pour gagner des marchés en Asie, en Amérique latine et en Afrique? C’est ce que cherche à établir une enquête du parquet fédéral ouverte en 2015.

Gotham City avait révélé l’existence de cette procédure le 13 juin dernier suite à la condamnation d’un ancien vice-président de Sicpa, Charles Finkel, par la justice brésilienne (lire notre article précédent: Brésil: onze ans de prison pour un ancien vice-président de Sicpa).

Le MPC avait alors indiqué se pencher sur les activités de Sicpa au Brésil (lire aussi: Le parquet fédéral ouvre une enquête contre Sicpa pour corruption au Brésil).

Mais l’ampleur de cette enquête est en réalité bien plus vaste. Elle porte sur des soupçons de corruption dans pas moins de 14 pays, a appris Gotham City.

L’enquête a été déclenchée suite à une demande d’entraide adressée par les Etats-Unis en décembre 2014, puis par le Luxembourg en 2016. Les informations reçues dans ce cadre ont d’abord conduit le MPC à enquêter sur d’éventuels pots-de-vin versés au Togo, au Ghana et aux Philippines.

Cette enquête a ensuite été étendue grâce à des informations recueillies dans une autre affaire: celle touchant la société lausannoise KBA-Notasys.

Basé à quelques encablures de sa consoeur active dans les encres de sécurité, le leader mondial de l’impression monétaire s’était spontanément dénoncé auprès du MPC fin 2015.

Dans une ordonnance pénale signée en mars 2017, KBA-Notasys avait reconnu le versement de dizaines de millions de dollars de pots-de-vin, de 2008 à 2015, au Maroc, au Brésil, au Nigéria et au Kazakhstan. Cet accord lui avait coûté 35 millions de francs d’amendes et de restitutions (lire notre article précédent: L’ex-directeur de KBA Notasys ne peut contester la condamnation de la société).

C’est en épluchant les données bancaires produites par KBA-Notasys que les limiers fédéraux ont découvert des liens avec la voisine de Prilly. Les deux entreprises auraient en effet partagé les mêmes “consultants” dans plusieurs pays pour négocier le versement de pots-de-vin à des fonctionnaires locaux.

D’abord limitée au Togo, Ghana et Philippines, l’enquête contre Sicpa a alors été étendue à 11 nouveaux marchés: EgypteIndeKazakhstan, ColombieNigeriaPakistanSénégalVietnamVenezuela, Ukraine et le Brésil.

Le MPC a procédé à une perquisition au siège de Prilly à l’automne 2016. L’enquête vise la société et deux anciens responsables de marchés. Ils sont soupçonnés de corruption active d’agents étrangers, blanchiment d’argent ainsi que, pour l’un d’eux, abus de confiance et gestion déloyale.

Interrogé par Gotham City, le MPC a confirmé mardi 27 août que la procédure ouverte en 2015 était basée sur des “informations issues de demandes d’entraide et sur ses propres enquêtes“. Elle s’est étendue depuis au Brésil “ainsi qu’à d’autres pays“. Le parquet rappelle que toutes les parties sont présumées innocentes.

Actives sur des marchés complémentaires – Sicpa produit les encres des billets et KBA-Notasys les machines d’impression – les deux sociétés entretiennent des relations de longue date.

En 1952, l’imprimeur italien Gualtiero Giori avait choisi de fonder son entreprise à Lausanne pour se rapprocher d’Albert Amon, qui reprenait alors les rennes de la Société industrielle et commerciale de produits agricoles (Sicpa) fondée par son père Maurice. Travaillant main dans la main, l’encrier et l’imprimeur ont alors connu un essor fulgurant.

Alliée de longue date avec le fabricant de presses Koenig & Bauer, l’Organisation Giori a été rachetée par le groupe allemand puis rebaptisée KBA-Giori en 2001, avant de devenir KBA-Notasys dix ans plus tard. Koenig & Bauer est cotée en Bourse.

Sicpa, elle, est restée en mains familiales. Elle est aujourd’hui dirigée par Philippe Amon, un des fils d’Albert. Son frère Maurice Amon s’était retiré de l’entreprise pour couler une vie de milliardaire. Il est décédé le 26 juillet dernier à St-Tropez.

Malgré des parcours différents, le poids de l’histoire continue de peser sur les deux firmes. En septembre 2017, six mois après l’amende de 35 millions de francs, KBA-Notasys avait lancé une restructuration touchant un tiers de ses 185 employés à Lausanne.

De son côté, Sicpa a licencié 150 personnes au siège de Prilly et 850 personnes au Brésil, en juin de la même année, suite à la perte de l’important contrat SICOBE entaché de corruption.

Interrogée, Sicpa nous a fait parvenir le communiqué suivant:

L’enquête en cours, dont vous vous êtes déjà fait l’écho, n’est pas nouvelle mais est effectivement toujours ouverte. Nous continuons à collaborer avec le Ministère public de la Confédération sur cette affaire ancienne afin de clarifier les sujets encore en suspens. Nous nous attendons à une résolution positive et à ce que SICPA soit déchargé de tout soupçon de comportement inapproprié.

Nos activités commerciales sont effectivement par nature internationales et nous pouvons justifier d’une conduite éthique des affaires dans chaque région.

Il ne nous appartient pas de commenter des listes spéculatives de pays ou de juridictions construites sur la base d’enquêtes dans lesquelles nous n’avons ni implication ni compétence. Depuis l’ouverture en janvier 2015 de l’enquête qui nous intéresse, SICPA n‘a eu connaissance ni d’éléments supplémentaires, ni des sujets étudiés dont le choix appartient au parquet.